“Tu n’imiteras pas ton prochain”

Le péché est toujours mimétique. Je pense que c’est ce que l’on peut retenir de la lecture girardienne des textes sacrés. Fondamentalement, le message de la Bible au sujet du péché n’est pas à trouver dans les sept péchés capitaux, qui sont d’ailleurs postérieurs au Nouveau Testament, il est beaucoup plus profond. C’est, par exemple, ce que dit Jésus lui-même lorsqu’il dit qu’il faut répondre à la violence en “tendant l’autre joue”. Il s’agit clairement de briser le cycle de l’imitation violente, de la réponse armée à une agression armée. Le livre “L’imitation de Jésus-Christ” est l’un des livres les plus imprimés au monde, succès de librairie à la fin du Moyen-Âge ; comme son nom l’indique il s’agit bien d’un livre invitant avant tout à imiter le Christ, c’est-à-dire s’offrir à lui aussi totalement qu’il s’est offert au Père. On ne saurait compter, dans la Bible, les passages invitant à imiter Jésus.

Quelque part, ce qui cause la mort de Jésus, et l’échec de Dieu, c’est d’avoir voulu prendre forme humaine. Ce que nous enseigne la Bible, c’est que Dieu ne peut pas prendre forme humaine. Car dès lors que Jésus fait état de son statut, il devient bouc émissaire et finit crucifié. Dieu a pris forme humaine, il a imité l’homme. Il est immédiatement châtié et exécuté. Quand Dieu prend forme humaine, c’est la fin de toutes les différences, c’est la remise en cause de cette profonde séparation entre le terrestre et le divin. Mais l’abolition des différences se retourne contre Dieu, dont le messager est tué, donc le message est clair : personne n’est à l’abri. Personne n’est à l’abri de la violence mimétique.

C’est ce message, je pense, qu’il faut retenir de la Bible. Le péché, relu au prisme du meurtre de Jésus par la foule en colère, cette foule qui décide d’épargner le voleur, le brigand Barabbas et non lui (le “meurtre du père par la horde des frères” de Freud n’en est au fond qu’une vulgarisation, mille neuf-cent ans après), est un péché d’imitation, et plus encore de violence mimétique, c’est la polarisation contre le bouc émissaire. Plus encore le nom “Bar abbas”, “fils du père”, peut prêter à réflexion : qui est ce brigand, ce rebelle qui s’appelle “fils du père”, les historiens retenant même “Jésus bar abbas” (je parle toujours du brigand) ? Le “fils du Père” authentique n’est-il pas Jésus Christ lui-même ? Il serait tentant de voir, dans ce passage, un rappel subtil de ce que, dans l’excitation et la passion suscitée par la colère, on se trompe parfois de cible, et que la foule, voulant libérer “le Fils du Père” n’aurait libéré qu’un brigand à la place ! D’autant que Ponce Pilate aggrave la confusion en présentant Jésus (le vrai) comme le “roi des Juifs” (qui n’est pas la façon qu’a le Christ de se présenter devant ses ouailles). Mais c’est vrai que cette discussion passe au second plan quand on se rend compte que le texte biblique est de toute façon très clair sur la haine dont a été victime Jésus Christ : il a été victime émissaire, aucun doute là-dessus.

Donc, plus encore que les sept péchés capitaux (et avec l’exemple ci-dessus, on a la colère), ce qui pèche, c’est d’imiter l’autre dans ses idées, dans ses passions, ses péchés. Quelque part la Bible contient un vrai plaidoyer pour l’individualisme, et surtout un rappel de ce que celui-ci est toujours incertain, fragile, exposé aux faiblesses humaines. N’oublions pas que l’homme est fils de Caïn, fils de celui qui a tué son propre frère.

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4 thoughts on ““Tu n’imiteras pas ton prochain”

  1. Il me semble que le péché n’est pas un tel problème. L’ancien testament est proche des préoccupations des sociétés premières : empêcher la crise mimétique. Pour lui il est essentiel que les gens aient une conduite ajustée et il met l’accent sur des peines pour des transgressions. Dans une perspective plus large, plus en phase avec la théorie de l’évolution, considérant aussi la théorie mimétique, et la leçon de saint Paul qui dit que le régime de loi mosaïque est caduque, Jésus-Christ (Dieu tout-autre) apparaît comme le moyen d’arriver à un plus d’humanité par un au-delà du régime mimétique. Si c’est bien le meurtre collectif de la victime fondatrice dans l’ignorance (TM et Jésus dixit) qui fait les sociétés humaines, ceci marque les hommes comme une tache mais ce n’est pas une transgression. La tache est une “felix culpa”, en effet, que Jésus permet de considérer pour la dépasser. Le sacrifice chrétien, pour moi, est le même que celui de Jésus : se donner au Père, comme lui, en Eglise (la communauté des hommes constitués par ce même sacrifice chrétien). Il ne s’agit pas tant d’imiter Jésus que de s’accorder à lui, de le rassurer : nous sommes sacrifiés comme lui, nous ne nourrissons plus de désir homicide à son égard, alors il vient à nous et nous pouvons vivre avec lui. Il n’y a pas eu de succès massif de la venue de Jésus mais ce n’est pas un échec (de Dieu) : il y a eu dès lors des chrétiens et nous le sommes encore. Etc.

  2. Je suis d’accord quand vous dites que Jésus-Christ apparaît comme le moyen d’accéder à un surcroît d’humanité par un au-delà du régime mimétique, mais cela implique directement que le péché est défini comme étant le fait de céder à la violence mimétique. C’est bien le message qui transparaît tout au long de la Bible.

  3. Il s’agit pour moi de considérer l’ensemble de la séquence : de l’animalité à ce surcroît d’humanité. Le péché joue un rôle très important pour l’hominisation : de l’animalité à l’homme “capable de Dieu” et l’ancien testament couvre les derniers temps de ce processus. On parle ainsi beaucoup du péché dans ce recueil. Mais il y a une rupture dans le nouveau testament, en tout cas ce n’est plus du tout la même façon d’envisager le péché : le repentir dans la proximité de Dieu suffit à obtenir le pardon du péché alors que précédemment un homme adultère (pour changer un peu et par exemple) devait être lapidé. Il faut aussi être prudent : il y a bien un régime mortifère du mimétisme mais le mimétisme n’est pas toujours péché. Et ma crainte c’est surtout que de dire “le péché est toujours mimétique”, ce qui est sans doute exact, nous fasse replonger dans des considérations de l’ancien testament. Nous n’en sommes plus exactement là. Aujourd’hui, lorsque pour l’essentiel, nous sommes des amis de Dieu, la conscience du péché sert à se perfectionner et il me semble personnellement que c’est efficace et joue comme une acquisition des vertus : la “peine temporelle du péché”, une addiction par exemple, recule peu à peu,

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